La Complexité des Sociétés Humaines

02/02/2012

Continuons donc la série de fiches de lecture par un volume lumineux qui jette un éclairage nouveau sur le processus d’évolution des civilisations : The Collapse of Complex Societies, de Joseph Tainter.

Rendements décroissants

Le livre part d’une revue généralisée d’un principe connu : celui des rendements décroissants. En quelques mots, plus on investit dans quelque chose, moins le gain pour une quantité donnée investie est grand. Il peut même arriver un point au-delà duquel il devient négatif. Dit autrement, on utilise d’abord les ressources abondantes et faciles à extraire avant les autres : plus le temps passe, plus l’extraction devient coûteuse et moins elle devient rentable. Tainter applique ce principe à la complexité des sociétés humaines.

Le rendement décroissant de la complexité des sociétés

Toute société humaine peut être vue comme un système d’échange d’énergie : plus l’énergie disponible augmente (à population et technologie constantes), plus la société peut être complexe car une part de plus en plus grande de l’énergie peut être attribuée à des activités autres que la production alimentaire. C’est-à-dire que plus la société est riche énergétiquement, plus elle peut s’”offrir” des spécialistes tels que des guerriers, des chefs, des artistes, des chercheurs et professeurs etc. Hors il semble que tous ces investissements subissent la loi des rendements décroissants :

  • En agriculture, les meilleures terres sont d’abord cultivées, donnant des rendements permettant une augmentation relativement facile de la population qui peut cultiver d’autres bonnes terres. On comprend bien qu’au bout d’un moment ce cercle “vertueux” s’inverse quand les terres restantes sont moins productives, plus fragiles ou nécessitent de nouvelle techniques (par exemple l’irrigation). Chaque nouvelle terre produit alors un peu moins. Arrive un point où utiliser toute nouvelle terre (à technologie constante) risque même de produire un rendement négatif car elle nécessitera trop de travail pour une production trop faible.
  • Un raisonnement similaire s’applique à l’extraction minière : on utilise d’abord les ressources les plus abondantes et facilement disponibles avant de devoir creuser toujours plus profond, dans des conditions toujours plus complexes, pour des gains toujours plus marginaux. A ce titre, l’utilisation précoce du charbon en Angleterre était une régression par rapport au bois qui était devenu trop rare : comme instrument de chauffage, il est bien plus difficile à exploiter, moins réparti et nécessitait donc un complexe réseau de transport et de distribution.
  • Les premiers efforts de recherche scientifique sont conduits par des individus relativement isolés, sans grands besoins matériels. Au fur et à mesure que les découvertes les plus générales et les plus faciles sont faites, toute nouvelle découverte devient plus difficile à acquérir, ne serait-ce que parce qu’elle nécessite la connaissance préalable de tout ou partie du corpus existant. S’ajoutent par la suite des besoins d’instruments complexes nécessitant autant d’énergie pour les construire et les faire fonctionner. A noter que l’on peut “zoomer” sur un champ de recherche pour observer le même principe : les découvertes d’Einstein dans le nouveau système explicatif de la relativité ont été fondamentales et relativement “faciles”; ceux qui ont suivi sa voie ont fait des découvertes de moins en moins faciles et de plus en plus spécifiques.
  • On peut également citer l’art (les premiers artistes à s’intéresser à un genre créeront toujours une œuvre bien plus riche que leurs successeurs à moins que ceux-ci n’innovent à leur tour), les taxes (un taux de taxation trop élevé génère une défection de la population. Elle peut être volontaire -refus de payer, évasion fiscale- ou non -affaiblissement démographique, perte de productivité etc.-), ou encore la course à l’armement.
  • A ce titre, l’auteur évite subtilement le débat “public / privé” car il constate que les entreprises privées, tout comme les états, voient leur “bureaucratie” et leur complexité grandir avec leur richesse.

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Deux mille douze

03/01/2012

Voici quelques voeux pour la nouvelle année. C’est l’occasion de partager des articles et ouvrages récents que j’ai voulu commenter dans le détail tout au long de 2011 sans jamais prendre le temps de le faire. Mais ma résolution personnelle est de m’y remettre, ne serait-ce que pour ne pas les oublier :

2012

Il n'y a pas que les Mayas qui nous promettent de l'action pour cette nouvelle année

  • Que le système économique mondial évolue vraiment plutôt que de chercher un n-ième avatar à son agonie. Vu d’ici il donne l’impression de tout tenter pour que la voiture roule encore plus vite, plus vite qu’elle ne peut le faire quitte à s’approcher d’autant du mur. A ce sujet je vous renvoie à ce beau résumé de la genèse des palliatifs à la croissance qui ont été mis en place depuis les années 70, années où le monde a découvert qu’il était fini (dans le sens, pour l’instant seulement mathématique du terme).
  • Dans la même veine, que ce changement de paradigme soit l’occasion d’un rééquilibrage et d’une réduction des inégalités à travers la remise en place de tranches confiscatoires pour l’impôt sur le revenu. Un peu d’histoire nous apprend qu’il est par exemple passé au-dessus de 90% aux Etats-Unis pendant les années 1930 alors qu’à sa création au début du XXe siècle quelques pourcents étaient jugés comme nuisibles à l’activité économique. Là aussi, voici un petit article trouvé par inadvertance sur un site un rien surprenant en ce qui me concerne.
  • J’accepterai également la mise en place d’un salaire ou revenu maximal, et ce afin de faire prendre conscience une bonne fois pour toutes que l’ensemble de la population mondiale ne pourra pas vivre comme un grand patron ou une star du foot. Il est donc inutile d’encourager une course aux revenus aussi intense pour un avantage qui ne devient que positionnel. En effet, passé le “minimum vital” on ne veut pas une augmentation parce qu’on en a besoin pour être heureux mais parce que ça permet de rattraper ou de rester devant le voisin ou à défaut le premier venu (réel ou fictif) qui étale sa fortune à la télévision. Le comble étant qu’on a l’impression de mériter la dite fortune plus que lui, ce qui est le but du système… Ce mécanisme est très bien expliqué par Tim Jackson dans Prospérité sans Croissance.
  • Que l’on profite de cette année passée en plein coeur du pic pétrolier pour qu’il soit enfin reconnu à tous les niveaux et que des mesures préventives soient prises pour diminuer notre dépendance avant qu’elle ne nous diminue. Voici donc un petit coup de manicore pour la route. Je n’insiste pas là-dessus, je vous ai déjà assomés de pléthore d’articles sur le sujet…
  • Et, tant qu’à parler de ressources fossiles, souhaitons également d’avoir très chaud en 2012, puisque le prisme médiatique s’est fait en 2011 à nouveau l’écho du court-termisme généralisé. Je parle ici de cette tendance à ne s’intéresser qu’à ce qui est au bout de son nez que l’on retrouve par exemple dans la confusion entre météo et climat. J’ai ainsi entendu des erreurs du style “il a fait froid l’hiver 2010/2011 dans certaines régions de France donc il n’y a plus de réchauffement climatique global”. C’est également grave en termes d’économie : plutôt que d’accepter de n’avoir collectivement que 70 au lieu de 100 dès maintenant on va chercher à avoir 110 pour qu’il ne reste que 50 à nos enfants, au nom de la course à la sacro-sainte croissance. Et puisque c’est le thème, un bouquin très intéressant là-dessus : Effondrement, de Jared Diamond. On y apprend entre autres que beaucoup de sociétés se sont effondrées au moment de leur apogée démographique.
  • Qu’on en profite aussi pour arrêter de se croire supérieurs aux autres et à vouloir leur donner des leçons systématiques sur comment ils doivent se gouverner et à qui ils doivent donner leur vote. Après tout notre “position dominante” ne serait liée, en derniers ressort, qu’à un bon tirage au sort géographico-climatique et une répartition chanceuse des espèces animales et végétales domestiquables. Plus d’infos dans le livre de l’année 2011 me concernant (même s’il est plus vieux que ça) : de l’Inégalité parmi les Sociétés.

A titre individuel, voici également quelques voeux, sans livres ou articles particuliers :

  • Que 2012 soit l’occasion pour vous de changer de banque et de reprendre le pouvoir sur le fameux “système financier”, surtout pour ceux d’entre vous qui ont de l’épargne. Heureux possesseur d’un compte à la NEF depuis hier (ça a été long, je sais), je ne peux que vous enjoindre à regarder d’un peu plus près ce que votre banquier fait de votre argent. C’est particulièrement vrai si vous essayez par ailleurs (et merci à vous si c’est le cas) de promouvoir des idées de solidarité, de sobriété, de pacifisme, d’humanisme ou d’écologie. J’ai moi-même suivi cette démarche après avoir compris qu’une banque “mondialisée” n’a aucun problème à financer des centrales nucléaires en zone sismique en Europe ou des fabricants de mines antipersonnelles dans les pays où elles sont légales.. Pour les plus courageux, je recommande la NEF (www.lanef.com) ou le Crédit Coopératif (www.credit-cooperatif.coop). Pour ceux qui tiennent à se rendre à leur agence régulièrement et sans s’embêter, le moins pire des grands réseaux reste la Banque Postale. Plus d’infos sur le site “Je change de banque” ; je suis bien sûr dispo pour vous faire un feedback à la demande (ou dans un futur article, bonnes résolutions tout ça…).
  • Que vous profitiez de cette nouvelle année pour redécouvrir par cercles concentriques votre voisinage : la forêt autour de chez vous, le vieux village dans votre département, les somptueux paysages de la région d’à côté ou les traditions culinaires du pays voisin. Nihil novo sub sole me concernant alors que je vais bientôt entamer ma quatrième année sans avions.
  • Que les animaux de consommation accèdent en 2012 à la reconnaissance dévolue à leurs pairs domestiques. J’ai en effet lu qu’une vache est plus intelligente qu’un chien et un cochon plus attachant qu’un chat, donc je serais vous j’adopterais les premiers pour manger les seconds. Blague à part (ou pas ?), que les pratiques respectueuses de l’animal progressent (cf. la polémique sur la taille des cages des poulets en batterie). Là aussi vous êtes en première ligne à travers votre consommation. Entamée pour des raisons écologiques, la réduction de ma part de viande, poisson et autres produits animaux a franchi un nouveau stade à l’éclairante lecture d’Eating animals. Cela dit, comme tout un chacun, je me garde encore une part d’incohérence: entre 100 et 0, je préfère m’arrêter à 10 et l’assumer que de prétexter différents arguments tout cuisinés pour rester à 90.
  • Que vos bébés soient beaux et vigoureux, mais si possible légèrement moins nombreux, en tous cas si vous souhaitez qu’ils vivent dans le même confort que vous (ce qui ne sera sans doute pas possible pour tous). Un moyen auquel on pense moins est de les faire plus vieux : en effet, pour une espérance de vie de 80 ans, si tout le monde fait ses enfants autour de 20 ans on se retrouve avec deux fois plus d’habitants que si tout le monde les fait autour de 40 ans. Là aussi, malheureusement, je sens poindre une contradiction me concernant…
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L’histoire des machins

07/10/2011

Pour une fois, pas de bla bla, mais je me permets de partager cette vidéo qu’on pourrait appeler “l’analyse de cycle de vie pour les nuls” et qui explique plutôt bien le concept d’externalités et de coûts cachés :
The Story of Stuff

Et comme vous le voyez, il y en a plein d’autres de là où ça vient ;)

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Un peu d’anti-science péremptoire

09/08/2011

Dans la veine des précédentes revues des arguments climato-sceptiques, essayons aujourd’hui de comprendre pourquoi autant de personnes, y compris intelligentes, se méfient à ce point des prévisions des climatologues (qui sont, rappelons-le, avant tout des scientifiques confirmés dans leur propre discipline et dont les travaux contribuent à l’avancée de la connaissance du climat). La climatologie est certes une science jeune, mais ça n’en est pas moins une science et elle en a donc les forces et les faiblesses : elle est ce qu’il y a de mieux et de plus précis pour décrire le climat et son évolution mais elle est par construction ouverte à toute nouvelle idée et prête à se remettre en cause suite à toute donnée discordante.

Pourtant le climato-scepticisme ne propose ni l’une ni l’autre, juste des simplifications abusives et des point de vue biaisés. Appliquons cette méthode à d’autres sciences…

La font de la glace des pôles

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Crise des subprimes : la croissance présumée coupable

20/04/2011

Titillé récemment par un ami sur le thème “pour sauver la planète, il faudra d’abord changer la finance”, j’ai récemment fait une petite synthèse simplifiée des étapes qui me semblaient avoir mené, au nom de la croissance, à la crise de 2008… Alors autant la partager avec vous ;)

La finance est ultimement un moyen de réguler (au sens apolitique du terme) les flux physiques à l’échelle de la planète comme la monnaie est un moyen d’échanger des biens. Si on n’échange rien, on n’a pas besoin de finance et personne ne place son argent ou n’en emprunte, mais si on n’a pas de finance, on peut quand même échanger des biens (en tous cas on a su faire pendant longtemps). Le capitalisme financier a commencé à se développer sérieusement à partir de la fin des Trente Glorieuses et donc à peu près depuis le premier choc pétrolier. L’énergie n’étant, en physique, que la mesure d’une transformation de quelque chose, l’économie a crû, depuis la révolution industrielle (voire un peu avant avec les moulins à eau et à vent) sur le principe que l’énergie serait toujours plus abondante et toujours moins chère, ce qui correspond bien avec la doctrine de la croissance qui sous-tend le paradigme de la majorité de nos politiques et économistes : croissance des flux  physiques, donc croissance de la part que chacun retire de ces flux (le pouvoir d’achat pour un ménage, par exemple).

Toujours plus ?

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